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« L’Odyssée »

Le 15 juillet dernier sortait sur nos écrans le film « Odyssée » de Christopher Nolan. Je ne vais pas m’appesantir sur les polémiques suscitées par le casting et encore moins sur le parti-pris du réalisateur. Je vais plutôt m’intéresser aux enseignements que nous prodigue cette épopée attribuée à Homère, un auteur grec du 9e ou du 8e siècle ACN, à moins que, sous ce nom, ne se cachent plusieurs poètes anonymes. Il a d’abord écrit l’Iliade qui raconte la prise de Troie, une ville aujourd’hui en Turquie, clé du détroit des Dardanelles, qu’assiégeaient en vain les Grecs depuis 10 ans. Les fouilles archéologiques confirment l’assise historique de cette épopée. Les événements qu’elle relate se situeraient au 13e siècle ACN, à l’époque mycénienne. Puis il en a écrit la suite, l’Odyssée, le retour d’Ulysse, roi d’Ithaque, une île grecque en mer ionienne, celui-là même dont la ruse avait inventé le stratagème du cheval, offrande dédiée au dieu de la mer, Poséidon, en apparence pour placer le rembarquement des Grecs sous des auspices favorables, en fait pour forcer les portes de la ville, dans l’obscurité de la nuit, grâce aux guerriers cachés dans ses flancs.

En prenant la mer, Ulysse veut quitter un champ de ruines, rompre avec la guerre ; retrouver les siens, bâtir sa vie ; gagner la paix, intérieure, relationnelle. C’est un long voyage qui commence…

1. La flottille aborde les rivages de la Thrace, la Bulgarie. A peine débarqués, les Grecs se lancent à l’assaut d’une ville, Ismara. Après le pillage, ils fêtent leur victoire, puis s’endorment quand, soudain, au petit matin, les habitants, les Cicones, qui s’étaient réfugiés dans la campagne, fondent sur eux. En désordre, ils fuient au plus vite. De la spirale de la guerre, est-il possible de sortir ? Surtout si elle laisse de profonds stigmates… L’être humain peut-il changer ? Nos ornières sont si confortables… Le retour n’est pas une évidence !

2. Les vents les emmènent sur une île, peut-être Djerba, au large de la Tunisie. Là vit une population paisible : les Lotophages. Ils mangent une plante qui efface lentement les souvenirs. Il n’y a plus ni guerre, ni paix ; ni passé, ni futur. La douleur est à ce point anesthésiée que les Grecs perdent le désir du retour. Or, c’est la mémoire qui façonne notre identité. Elle nous ancre dans le passé, nous projette dans le futur, et nous fait vivre au présent. Ulysse presse ses hommes. Il faut partir.

3. Les Grecs relâchent sur une île non loin des côtes méridionales de la Sicile. Ils découvrent une grotte avec des vivres à profusion. Mais, le propriétaire des lieux, un Cyclope, revient. Avec un énorme roc, Il leur bloque le passage. Polyphème les tient à sa merci. Au-delà de l’opposition entre la monstruosité et l’humanité, entre la force brutale et la ruse, Ulysse affronte ses peurs : la monstruosité qui est en nous. Enivré, le cyclope s’endort. Avec un pieu dont ils ont durci la pointe en la passant au feu, les Grecs lui transpercent son œil unique. Aveuglé, Polyphème hurle sa douleur. Les autres cyclopes accourent pour l’aider. « Qui t’a attaqué ? », demandent-ils. « Personne », répond-il. C’est sous ce nom qu’Ulysse s’était présenté. Le monstre est incapable d’empêcher l’évasion de ceux dont il a déjà dévoré plusieurs compagnons. Tandis que les bateaux s’éloignent vers le large, Ulysse ne résiste pas à l’orgueil de proclamer sa véritable identité. Polyphème crie vengeance. Il invoque Poséidon, père des Cyclopes. Tout bascule. Ulysse est l’artisan de son propre malheur.

4. Après une navigation paisible, les Grecs accostent sur une autre île, peut-être Lipari. Ils y rencontrent Eole, dieu des vents. Il confie à Ulysse une outre dans laquelle il a enfermé tous les vents qui pourraient empêcher leur retour. Alors qu’apparaissent à l’horizon les rivages d’Ithaque, les marins sont tenaillés, si pas par la cupidité, du moins par la curiosité. L’outre qu’a reçue leur chef ne renfermerait-elle pas un trésor ? Ils l’ouvrent. Et ils libèrent les vents contraires qui les poussent loin de leur patrie.

5. Homère nous fait voyager dans le bassin méditerranéen que sillonnent les Grecs lorsqu’il écrit l’Odyssée. Cette fois, s’il faut situer ce lieu, les Grecs débarquent en Sardaigne, à moins que ce ne soit en Campanie, au sud de l’Italie, chez les Lestrygons, des géants anthropophages. Cannibalisme et gigantisme, signes d’une barbare inhumanité. Ils lancent des rochers sur les navires et leurs équipages. Sur douze, seul un bateau échappe au carnage. En quelques instants, Ulysse qui commandait jusque-là toute une escadre devient le leader d’une poignée de survivants. Passer de la guerre à la paix, être soi-même, est un dépouillement. Ulysse touche ses limites. L’Odyssée se fait intérieure.

6. Les Grecs font escale dans le golfe de Gaète, sur une île où habite Circé, la magicienne, fille de Hélios, dieu du soleil. Serait-ce Ponza, dans les îles pontines, à proximité du Latium ? Ils explorent le site. A leur grand étonnement, ils tombent sur des animaux, lions, loups, qui ne montrent aucune animosité. Circé leur offre le gîte et le couvert. Elle lance alors un sortilège. Les compagnons d’Ulysse sont aussitôt transformés en porcs. Pourquoi une telle métamorphose ? Dépossédés de la parole, privés de la raison, ils expérimentent leur part d’animalité. Et la magie ? Elle est sensée assouvir nos désirs, même les plus inavouables. Succomber à sa séduction ne révèle pas le meilleur de nous-mêmes. Grâce à l’aide dont le gratifie le dieu Hermès, Ulysse échappe au maléfice. Il contraint Circé à rendre à ses compagnons leur forme humaine. Malgré cet incident, un an durant, ils restent sur place. Pourquoi repoussent-ils leur retour ? Être soi-même fait peur. Rester maître de ses instincts semble inaccessible. Jusqu’où l’animalité n’est-elle pas un alibi qui vient justifier à bon compte notre déresponsabilisation ?

7. Avant qu’il ne reprenne la mer, pour consulter le spectre de Tirésias, un devin aveugle, Circé conseille à Ulysse de se rendre au milieu d’un bois voué au culte de Perséphone, épouse de Hadès, dieu des Enfers, le royaume des morts. L’aventure devient méditation. Parmi les morts, des ombres tristes et sinistres, il rencontre Achille, le héros qui a vaillamment combattu à Troie, tué par une flèche qui l’a touché au talon, son seul point faible. Pour le rendre invulnérable, au jour de sa naissance, sa mère, la déesse Thétis, l’avait plongé dans les eaux du Styx en le tenant par le talon. Achille avait choisi la gloire de préférence à une longue vie ; une vie conjugale, familiale. Et il regrette ce choix. Il aspire à la vie de ce monde, même à celle d’un pauvre serviteur, plutôt qu’à la gloire dans les Enfers. C’est sa fragilité, sa fugacité qui donnent à la vie humaine toute sa valeur. A quoi bon être un héros ? Là est la différence entre l’héroïsme grec et la sainteté chrétienne.

8. Selon toute hypothèse, la navigation conduit les Grecs au large des côtes napolitaines. Ils croisent les Sirènes, êtres fabuleux dont le chant envoûtant entraîne les marins au plus profond des abîmes. Comme ce chant a les accents de la connaissance, Ulysse veut l’écouter. Il distribue à son équipage de la cire à mettre dans les oreilles. Pour ne pas succomber à leur charme fatal, il ordonne qu’il soit ligoté au mât du navire. Bien qu’Ulysse les supplie de dénouer ses liens pour suivre les Sirènes, ses hommes ne bronchent pas. Au 2e siècle PCN, Clément d’Alexandrie, féru de culture grecque, reprend cet épisode et lui donne une signification chrétienne : pour vaincre les tentations, accrochons-nous par la foi au mât de la croix.

9. Identifié au détroit de Messine, entre Italie et Sicile, se profile un double danger. Charybde et Scylla, tourbillon et récifs auxquels il est impossible d’échapper. Passer près de Charybde, c’est la mort pour tous. Passer près de Scylla, c’est la mort pour quelques-uns. Que vaut la vie humaine ?… Il nous faut accepter certaines situations dans lesquelles ni ruse ni prudence ne peuvent nous sortir. La sagesse ne consiste pas toujours à discerner la meilleure solution, mais, selon les circonstances, à consentir à la moins mauvaise. Bien des choses échappent à notre contrôle. Ulysse choisit. Et il perd six compagnons. Pour nous chrétiens, face à la tragédie humaine que Jésus a lui-même vécue, reste l’espérance, un phare dans la nuit.

10. Les Grecs arrivent à Thrinacie, éventuellement Rhodes, une île où pâturent les bœufs de Hélios, dieu du soleil. Tirésias et Circé les ont avertis. Interdiction d’y toucher. A coup sûr, une telle profanation leur vaudrait le courroux divin. Mais les vivres manquent. Il ne suffit pas de savoir. Encore faut-il vouloir. En l’absence d’Ulysse parti en exploration, ses compagnons commettent l’irréparable. Ils abattent le troupeau pour se nourrir. Ils l’ignorent, mais leur destin est scellé. Il y a des limites que nous ne pouvons franchir.

11. Les Grecs repartent. En pleine mer, la colère de Zeus éclate : la foudre frappe le bateau qui sombre aussitôt. Ulysse est le seul survivant. Son radeau touche terre, Ogygie, une île où vit la Nymphe Calypso. Gozo, dans l’archipel maltais ? Jusqu’à présent, Ulysse a traversé des épreuves qui l’ont réduit au plus total dépouillement. L’ultime épreuve est inversement proportionnelle. La déesse lui offre son amour, et l’immortalité. N’est-ce pas le rêve de l’humanité ? Il refuse. Le héros est mort. Un homme est né. De guerre lasse, sur injonction de Zeus, elle se résout à le laisser partir pour qu’il retrouve Ithaque.

12. Poséidon a la rancune tenace. Une fois de plus, nous voyons comment les Grecs comprenaient leurs divinités, implacables, aux antipodes du Christ : entre leurs mains, les humains sont des pantins. Toujours est-il que le dieu de la mer, pour assouvir sa vengeance, déclenche une terrible tempête. Elle jette le naufragé sur l’île des Phéaciens, vraisemblablement Corfou. La fille du roi, Nausicaa, l’introduit au palais. Lors d’un banquet, tandis qu’un aède chante les prouesses réalisées par les guerriers sous les murs de Troie, les larmes d’Ulysse coulent : elles révèlent son identité. Entouré de sa cour, le roi presse son hôte de raconter ses aventures. Avec le récit qu’il en donne, il ne subit plus les événements. Il n’en n’est plus la victime. Il leur donne un sens.

13. Les Phéaciens le ramènent en son royaume. La déesse Athéna lui suggère de revêtir les oripeaux d’un mendiant. Pourquoi ? Faire le point ! Ulysse a changé, mais les personnes qui lui sont proches ont également changé. Depuis son départ, vingt ans se sont écoulés. Il lui faut maintenant réapprendre à vivre sa propre vie. Devenir le père d’un fils, Télémaque, qu’il a quitté nourrisson. Comment aimer cet enfant qu’il n’a pas vu grandir ? Et comment le fils peut-il aimer ce père si longtemps absent ? Devenir le mari d’une femme, Pénélope, que courtisent de nombreux prétendants non pas tant par amour que par envie du pouvoir. Elle leur avait dit qu’une fois terminé le linceul qu’elle tissait pour Laërte, père d’Ulysse, elle choisirait son nouvel époux. Chaque nuit, elle défaisait son ouvrage jusqu’à ce que son subterfuge ne soit dénoncé par une servante déloyale. Sous la contrainte, pour les départager, elle les soumet à une épreuve : bander l’arc d’Ulysse et toucher la cible en faisant voler la flèche à travers une rangée de haches. Ils échouent. Sous leurs moqueries, le mendiant s’y essaye. Il réussit. Et le mari de massacrer sans pitié tous les prétendants. Pourquoi ce déchainement de violence ? Ils ont cherché à éliminer Télémaque, l’héritier légitime. Ils n’ont pas respecté les lois les plus sacrées de l’hospitalité en squattant abusivement le palais et en dilapidant outrageusement les biens de Pénélope. Comment savoir si cet inconnu couvert de sang est bien son mari de retour ? En amour, rien n’est acquis. Un test établit son identité. Sur la couche nuptiale, le dialogue fait sortir de l’oubli un souvenir qui renoue les fils d’une histoire, une relation amoureuse. Comme il a sculpté le lit dans le bois noueux d’un olivier autour duquel il a bâti la chambre, seul Ulysse sait qu’il est impossible de le déplacer. Pour Pénélope, la preuve est faite. Est-il besoin, pour souder leur couple, qu’Ulysse confesse à Pénélope ses amours adultères avec Circé et Calypso ? La vie de tous les jours authentifie leurs retrouvailles. Si sa nourrice, Euryclée, lorsqu’elle lave les pieds d’un anonyme, marque de la plus élémentaire bienveillance envers l’étranger, perce son identité grâce à une cicatrice laissée par l’attaque d’un sanglier lors d’une chasse, seul Argos, son chien, reconnaît immédiatement Ulysse. Tout à la joie de retrouver enfin son maître, sous le poids des ans, et de l’émotion, il meurt. Exemple de fidélité sans faille. L’animal serait-il plus humain que l’humain ? L’homme serait-il plus animal que l’animal ? Argos dit notre lien privilégié avec la nature. Une scène émouvante, pleine d’humanité.

Le voyage s’achève-t-il ? Non. Il continue. Jamais nous ne sommes arrivés. Entre divinité et bestialité, entre mémoire et oubli, nous cheminons. L’Odyssée n’est pas vraiment une épopée. Ce ne sont pas les combats et leurs tensions narratives qui en tissent le récit. C’est davantage, avant la lettre, un roman, une romance contrariée. L’Odyssée est bien plus qu’une errance en Méditerranée. C’est un pèlerinage intérieur. Ulysse est un miroir dans lequel nous voyons notre propre reflet. L’Odyssée est plus qu’un livre. Il parle à tout qui veut le lire. Il est universel.

Abbé Patrice Moline